Conférences en ligne en Haïti : entre opportunité numérique et dérive informationnelle
Depuis la pandémie de COVID-19, les activités en ligne se sont multipliées à travers le monde. En Haïti, cette tendance s’est également manifestée, avec une prolifération de conférences et de débats virtuels. Si cette transition vers le numérique a permis de maintenir un certain dynamisme intellectuel et social en période de confinement, elle soulève aujourd’hui des questions quant à la qualité et à la pertinence des contenus diffusés.
L’accès libre à Internet offre à la jeunesse haïtienne une fenêtre ouverte sur le monde. Grâce aux réseaux sociaux, elle observe, compare, s’inspire. Mais soyons honnêtes, l’écart est immense entre la réalité des jeunes d’ici et celle de leurs homologues dans les pays qui nous influencent. Un retard structurel, éducatif et technologique de plusieurs décennies nous sépare. Pourtant, l’influence extérieure est bien présente, elle façonne les comportements, alimente les ambitions, et parfois, génère une pression silencieuse de devoir faire comme les autres, sans toujours en avoir les moyens ou les repères.
Comme on pouvait s’y attendre, l’évolution remarquable des jeunes universitaires et professionnels à l’étranger a vite été perçue comme une source d’inspiration pour ceux en Haïti. Ce mimétisme, en soi, n’est pas problématique, car il peut même devenir un levier de motivation. Toutefois, la course à la visibilité a parfois pris le pas sur la rigueur. Certains, sans réelle préparation, se lancent dans la transmission de savoirs qu’ils ne maîtrisent que partiellement, brouillant les lignes entre expertise et improvisation.
Des sujets complexes, parfois d’une grande sensibilité sociale ou politique, sont abordés sans la rigueur méthodologique ou intellectuelle qu’ils exigent. Si l’intention est souvent noble, beaucoup d’intervenants, bien que passionnés et sincères, manquent d’expertise réelle. Le danger réside moins dans ce qu’ils disent que dans l’impact que cela peut avoir sur ceux qui écoutent. Car derrière chaque intervention, il y a un auditoire avide de réponses, qui prend ces discours pour des vérités, s’en inspire pour faire des choix, orienter des actions, ou bâtir des convictions.
En plus de l’usage massif de plateformes comme Zoom, une autre tendance s’est installée dans le paysage numérique. Les conférences organisées sur WhatsApp. Si la première pouvait être plus ou moins contrôlée, le flux de groupe WhatsApp laisse à réfléchir.
Partager l’information est un acte essentiel, presque sacré dans une société qui se veut éclairée. Mais encore faut-il que ce partage se fasse avec responsabilité et discernement. Trop souvent, dans ce foisonnement de conférences virtuelles, l’information circule par des moyens douteux, vidée de sa rigueur ou de son contexte. La jeunesse haïtienne gagnerait à recentrer ses efforts pour apprendre d’abord à se connaître, à comprendre les fondements historiques, culturels et sociaux qui font d’eux des Haïtiens, avant de s’attaquer à des sujets complexes ou très éloignés de leur réalité immédiate, il serait plus utile qu’elle s’ancre d’abord dans les véritables enjeux qui conditionnent son avenir.
C’est avant tout le devoir moral et citoyen de ceux qui ont déjà acquis une certaine expérience de guider ceux qui, aujourd’hui, cherchent encore leurs repères. Leur rôle est d’indiquer la voie vers un changement véritable, de semer les graines d’une société nouvelle, plus juste, plus ancrée dans ses réalités, et moins soumise à la confusion ambiante.
Car il serait périlleux de vouloir concilier notre retard structurel avec une influence extérieure souvent mal digérée. Cette dernière, loin de nous élever, tend à nous détourner des enjeux fondamentaux qui devraient mobiliser notre attention collective. Le danger, c’est de sombrer dans une imitation creuse, au lieu de bâtir une pensée propre, cohérente et adaptée à notre contexte.
Christnoude Beauplan