L’année 1791 dans notre histoire
Christophe Colomb dirigera la traversée de l’océan Atlantique de l’Europe vers les Amériques en plus de deux mois pour son premier voyage, cependant, au dix-huitième siècle, une traversée bien organisée nécessite environ six semaines. Les liaisons entre les colonies et leurs métropoles s’intensifient.
Les Français produisent du sucre et du café dans la colonie française de Saint Dominique. La vente et la distribution de ces denrées se font en Europe. Les retombées économiques sont phénoménales. Pour cet enrichissement, il faut beaucoup de ressources et surtout des esclaves africains qui paient ce succès au prix de leur liberté, de leur sueur, de leur sang et de leur vie. Cette richesse provoque également des changements majeurs de manière générale en France et dans le monde.
Janvier
Le premier janvier de cette année 1791, le roi de France réorganise l’infanterie en 101 bataillions : 78 Français, 12 Allemands et Irlandais et 11 Suisses. Il faut compter 300 hommes minimum jusqu’à 1200 maximum pour un bataillon. La France est une puissance mondiale, il lui faut donc une armée imposante et puissante. En outre, la révolution provoque des chocs surprenants dans tous les camps: mutineries, trahisons, politisations et espionnages etc. Par ailleurs, le cadre socio-économique est en ébullition.
Dans la colonie française de Saint-Domingue, environ dix mille esclaves au total se trouvaient sur le territoire vers 1701 et environ vingt-quatre mille en 1715. Mais à partir de cette date, les Français vont s’en procurer avec encore plus de force, huit mille personnes par année et après 1750 environ mille deux cent cinquante par mois, soit quinze mille par an.
En 1786, environ vingt sept mille esclaves sont livrés et en 1787, quarante mille, presque le double.
La population totale d’esclaves vendus à Saint-Domingue est évaluée à neuf cent mille entre 1715 et 1789. Au cours de l’année 1789, la population générale, la plus importante de la région, est évaluée à un peu moins d’un demi-million d’esclaves venus d’Afrique, vingt-huit mille Affranchis et trente mille Occidentaux.
Cette année 1791 connaît énormément d’inventions, d’émotions, de violences et de rebondissements.
Février
Le 25 février, à Saint-Domingue, Ogé et Chavannes sont exécutés par le supplice de la roue sur la place publique. Ils eurent leurs membres “brisés à coup de barre de fer et moururent au bout de leur sang.” [1] Ils avaient pris la tête de quatre cents hommes et avaient revendiqué auprès du gouverneur de Blanchelande le respect du décret du 28 mars 1790 qui aurait dû offrir un peu plus de liberté aux Affranchis, mais avait été modifié par un autre camp. Mille soldats reçurent l’ordre de les mettre hors d’état de nuire. À la fin des affrontements, trente-quatre acolytes furent capturés vivants avec les deux meneurs : vingt-et-un condamnés à la mort par pendaison et treize aux travaux forcés.Ceci mit fin pour un temps à la révolte de quelques affranchis du Nord; mais au lieu de calmer les esprits, cet acte augmenta les aspirations de liberté chez toutes et tous.
À Paris, le 28 février, la guerre civile semble proche, la prison royale de Vincennes est attaquée par des émeutiers qui auraient été fidèles au Roi et auraient été à la recherche de révolutionnaires incarcérés au dit château, selon la rumeur. La capitale s’était assise sur un volcan se préparant à exploser.
Mars
Le 2 mars, les bataillons d’Artois et de Normandie débarquèrent à Port-au-Prince, ce sont des troupes qui sont “plus ou moins extraites de France, pour indiscipline”. Ils avaient participé à une mutinerie à Hesdin et il fallait les expulser de France.
Ils débarquèrent dans une colonie en ébullition, le roi Louis XVI possédait des partisans enthousiastes qui lui faisaient confiance pour faire évoluer les causes de liberté alors que d’autres offraient leurs confiances aux révolutionnaires. Le gouverneur comte de Peyrnier s’était d’ailleurs rendu de manière précipitée en France quatre mois plus tôt, le 9 novembre 1790. Il avait été remplacé par de Blanchelande qui avait pris très vite la fuite au Cap.
Le commandement revint au colonel de Mauduit qui essaya de calmer la population, mais sans succès. Il fut mis à mort deux jours après, le 4 mars, et son cadavre fut traîné dans les rues de la ville de Port-au-Prince.
Juin
Dans la nuit du 20 au 21 juin, Louis XVI, roi de France, essaya de s’enfuir de Paris accompagné de la royauté au complet : la reine, les enfants, la cour… L’incident de Varennes du 28 février avait envenimé les choses. Cette “fuite” aura des conséquences désastreuses pour trois continents et des millions de vies humaines.
Août
À Saint-Domingue, la cérémonie du Bois Caïman eut lieu dans la nuit du 14 août 1791. Certains historiens clament qu’elle est une invention, qu’elle n’a jamais eu lieu.
Comme si les meneurs de ce soulèvement dans le nord auraient été des hommes et femmes libres qui auraient pris le temps de crier haut et fort le détail de ces réunions secrètes qui ont permis de coordonner les assauts avant d’être, pour la plupart, si vite éliminés !
Ce qui est remarquable est que ces réunions secrètes ont permis l’alliance d’individus de cultures différentes, de langues différentes et de métiers différents. En effet, ce soulèvement se réalise grâce à l’entente entre des esclaves nées dans la colonie, et de nombreux autres arrachés de tant de régions du continent africain. Il s’y trouvait des régions où vivent des peuples anciens parlant une multitude de langues très différentes entre elles. À cause du besoin de communication, le créole et le français deviennent les langues internationales qui rendront les échanges possibles. Ces réunions forcent, par ailleurs, une entente entre certains esclaves issus de peuples qui étaient ennemis en Afrique et qui, devant l’horreur esclavagiste, cherchent les moyens de se battre côte à côte pour détruire le colonialisme et consolider deux rêves :
– Trouver les moyens du retour en Afrique,
– Ou bien créer sur ce sol un pays qui deviendrait leur Nouvelle Nation.
Liberté, liberté, liberté !
En bref, tous les groupes et classes sociales réclament une meilleure condition de vie, un meilleur partage de richesse pendant que les systèmes financiers sont en crise.
Les nobles souhaitent renforcer leurs privilèges. Les anciennes classes sociales souhaitent la même chose. Le peuple n’en peut plus et se trouve dans une situation qui l’encourage à se battre. Les colons veulent payer moins de taxes, sortir du commerce exclusif avec la métropole et gagner le privilège de commercer avec les autres nations et leurs colonies. Les Petits Blancs souhaitent une situation bien meilleure, mais tiennent à garder les privilèges raciaux. Les Affranchis n’acceptent plus d’être des citoyens de seconde classe et veulent plus bien plus.
Tous ces groupes souhaitent se reposer sur les esclaves en vue de s’enrichir beaucoup plus. Les esclaves sont les oubliés de l’histoire alors qu’ils sont les moteurs de ce monde en ébullition. Vingt-cinq mois après le soulèvement du 14 juillet à Paris, qui marqua le début de la Révolution française, les esclaves du Nord vont déclencher la Révolution dans la colonie de Saint-Domingue…
Henry-Robert Jolibois